Les diasporas africaines, depuis quelques années, semblent se réveiller. Le 6 mai 2026, le Burkina a lancé son 1er ‘Diaspora Bond.’ L’objectif était de collecter FCFA125 milliards en un mois. Le 6 juin 2026, à la clôture de la levée de fonds, FCFA151, 5 milliards avaient été mobilisés. +21%. Avant les Burkinabè, la diaspora ivoirienne avait lancé le Conseil National de Transition Ivoirienne Féminine (CNTIF) —Une première en Afrique.
CNTIF, nouveau visage de la politique ivoirienne
Le Conseil National de Transition Ivoirienne Féminine (CNTIF) a été lancé le 24 décembre 2025. Depuis ce jour, la Côte d’Ivoire est, selon ce collectif de femmes ivoiriennes vivant en diaspora, entrée dans un processus de transition civile. Le fondement de cette organisation inspiré par une idée apparue dans les années 1980, consiste à procéder à un changement politique mené par les citoyens, sans recourir à la violence. Certains appellent cela un ‘coup d’Etat civil.’
L’idée fondamentale du CNTIF est d’introduire la ‘modernité politique’ en Côte d’Ivoire et, plus largement, en Afrique en procédant par une transition civile. Cette alternance repose sur deux principes essentiels. Le changement d’un système politique ‘sans coup d’Etat militaire’ ni ‘effusion de sang.’
Objectifs construits sur de nouveaux langages politiques
Sur ces faits, ce mouvement a pour objectif de construire un projet national participatif qui servira de fondement à une nouvelle Constitution accordant aux citoyens ivoiriens le statut de magistrat. Il s’agit également, selon les mots du philosophe-anthropologue Adjoukou et de l’intellectuel ivoirien Harris Memel-Fotê, ‘d’inventer de nouveaux langages et de nouvelles tactiques.’ Autrement dit, imaginer de nouvelles façons de faire de la politique, de nouvelles méthodes d’organisation et de nouvelles stratégies d’action adaptées aux réalités de notre époque.
Durant cette transition civile, toutes les formes de violence politique doivent être éradiquées. Cela signifie qu’il faut renoncer aux logiques d’affrontement violent, notamment aux prises de pouvoir par les armes. Puisque, comme l’a souligné Angela Davis (militante contre la ségrégation raciale et les prisons-industrielles, professeur de philosophie, et auteur), la non-violence met à l’épreuve notre intelligence individuelle et collective. Elle oblige les peuples à découvrir de nouveaux chemins et à imaginer des solutions qui semblaient auparavant impossibles.
C’est ce que le philosophe Roger Garaudy appelait ‘des possibilités inédites.’ En d’autres termes, la capacité de créer un avenir qui rompe véritablement avec les erreurs du passé. Donc, si l’Afrique veut avancer, elle doit se libérer de nombreuses habitudes politiques héritées du passé et repenser sa manière de faire de la politique.
Au sein du CNTIF, ce travail a déjà commencé. Le mouvement affirme avoir développé de nouvelles méthodes, stratégies et tactiques d’organisation. Au fur et à mesure de l’avancement de cette expérience inédite, les Ivoirien(ne)s découvriront ce que le CNTIF appelle la ‘logistique des Bassamoises,’ c’est-à-dire une nouvelle manière de concevoir et de pratiquer la politique en Côte d’Ivoire et en Afrique.
Citoyen, un magistrat au cœur de la Constitution
A travers les travaux de son équipe de réflexion et de planification, le CNTIF a élaboré un projet participatif invitant les Ivoirien(ne)s à reprendre en main le ‘pouvoir constituant originaire du peuple,’ afin de rédiger une Constitution fondée sur une forme de ‘démocratie semi-directe.’
Cette vision constitutionnelle s’inspire de plusieurs traditions africaines. Des peuples ‘Krou,’ elle retient l’esprit de participation à la vie publique. Elle emprunte des ‘Akan,’ le sens de la procédure et de l’organisation administrative. Elle adopte des communautés ‘Lobi’ le mode de fonctionnement des d’institutions locales qui incarnent certaines formes de démocratie directe.
En empruntant cette piste innovante, le CNTIF voudrait repenser le fonctionnement de l’Etat à partir d’idées enracinées dans les expériences historiques africaines. Une façon de s’éloigner des modèles institutionnels importés qui ne prennent pas en compte les intérêts des pays africains. Violent leur souveraineté politique, économique, et militaire.
Le noyau fondamental de cette Constitution est le ‘citoyen’ qui a le ‘statut de magistrat.’ Ainsi, la Constitution est construite autour du citoyen, et les institutions tirent leur légitimité de celui-ci. Ce dernier n’existe plus seulement pour obéir aux institutions. Au contraire, les institutions deviennent l’expression visible de l’autorité réelle qui émane du peuple lui-même. Par conséquent, chaque citoyen bénéficie de la dignité et de la protection attachées au statut de magistrat.
Conséquences concrètes
Ce principe pourrait se traduire par des garanties destinées à préserver la dignité humaine, telles qu’un ‘revenu minimum garanti pour tous,’ un ‘accès gratuit à l’eau potable,’ ainsi que d’autres formes de ‘protection sociale.’ Ces mesures ne seraient pas considérées comme des faveurs ou des actes de charité, mais comme des ‘droits découlant du statut constitutionnel du citoyen.’
De même, aucun responsable public ni aucun agent des forces de l’ordre ne pourrait maltraiter un citoyen en toute impunité. Aucune autorité administrative, comme un préfet, ne pourrait refuser arbitrairement à un citoyen les informations nécessaires à l’exercice de ses droits civiques, notamment lorsqu’il s’agit d’organiser une manifestation publique. Aller à l’encontre des prescriptions qui édictent les droits du citoyen serait considéré comme une atteinte à la dignité liée au statut constitutionnel du citoyen. Le but recherché par cette Constitution étant de bâtir une société où ‘ce sont les citoyens qui sont protégés, et non les détenteurs du pouvoir.’
Modernité politique en marche
Telle que la conçoit le CNTIF, la ‘modernité politique’ vise à instaurer un ordre démocratique fondé sur la ‘dignité du citoyen,’ la ‘non-violence,’ la ‘participation populaire,’ et des ‘institutions qui tirent leur autorité du peuple qu’elles servent.’
Ainsi, la pensée philosophique de ce mouvement est d’imaginer la politique autrement. Non plus comme une lutte pour dominer les autres, mais comme un effort collectif pour construire une société juste, pacifique et véritablement centrée sur le citoyen. La modernité politique propose ainsi une autre voie pour l’Afrique. Celle d’une démocratie où le peuple n’est pas seulement consulté de temps à autre, mais reconnu comme la source permanente de la légitimité, du pouvoir et de la responsabilité publique.
Pascal Kokora, Pr. Emérite, George Washington University (USA) avec Feumba Samen




