
Fondé en 2018 au cœur de la prison de New-Bell à Douala, Jail Time Records a transformé une institution pénitentiaire en studio de musique reconnu internationalement. Entre production musicale virale, récompenses prestigieuses et rayonnement continental, ce label camerounais incarne une approche révolutionnaire de la rédemption carcérale : donner aux détenus une voix, une dignité, et une seconde chance par l’art.
La production musicale « Sa Ngando » de l’artiste Empereur, réalisée au sein du label Jail Time Records, explose les records de visualisation sur YouTube. Un succès qui raconte une histoire bien plus profonde : celle d’une initiative camerounaise qui redonne dignité et espoir aux plus marginalisés de la société.
En 2018, Steve Happi, ancien prisonnier camerounais, et Dione Roach, artiste italienne, ont imaginé un projet audacieux : installer un studio d’enregistrement professionnel au cœur de la prison surpeuplée de New-Bell à Douala. L’objectif était simple mais révolutionnaire : permettre aux détenus de composer, d’enregistrer et de diffuser leurs productions à l’international.
Jail Time Records ne s’est pas contenté d’être une distraction pénitentiaire. Le label a mis en place un système de rémunération équitable : les bénéfices générés par chaque production musicale sont partagés à parts égales entre les artistes-détenus et le financement du studio. Un modèle qui offre bien plus qu’une occupation il offre aux prisonniers un sentiment de dignité, d’utilité, et de reconnaissance par la société.

« Sa Ngando » d’Empereur n’est que l’une des productions virales du label. Des artistes comme Stone et Jeje ont également bénéficié de cette opportunité unique, voyant leurs morceaux diffusés mondialement aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Argentine. Pour d’anciens chefs de gang comme Empereur, ce succès représente bien plus qu’une victoire musicale : c’est une voie de sortie, une rédemption par le talent.
Cette reconnaissance a dépassé les frontières camerounaises. Le documentaire retraçant cette initiative pionnière a remporté trois prix majeurs au Festival de Tribeca à New York, dont celui du meilleur long métrage documentaire. Le projet a également bénéficié du soutien de figures internationales majeures : la chanteuse britannique Rita Ora et le réalisateur néo-zélandais Taika Waititi se sont associés à cette cause, amplifiant la portée du message. Ces appuis mettent en lumière un enjeu universel : la capacité de l’art à transformer même les environnements les plus difficiles.
Mais le succès de Jail Time Records ne s’arrête pas à Douala. La prison centrale de Ouagadougou au Burkina Faso a décidé de reprendre le concept exact de maison de production pour prisonniers, démontrant que le modèle camerounais est non seulement viable mais duplicable à l’échelle du continent. Cette expansion panafricaine est symboliquement importante : elle prouve qu’une initiative émanant d’un pays du Sud, née dans une prison surpeuplée, peut devenir un modèle de transformation sociale. Elle rappelle aussi une vérité trop souvent oubliée : que les solutions les plus innovantes peuvent émerger des contextes les plus difficiles, là où la créativité humaine cherche des échappatoires.
Jail Time Records pose une question fondamentale au système judiciaire camerounais : comment les prisons peuvent-elles passer du stade de centres de confinement à des espaces de transformation ? En donnant un studio aux détenus, en les rémunérant équitablement, en les reconnaissant comme des producteurs de valeur, le label rejette une logique purement punitive pour embrasser une approche de justice réparatrice. Ce changement de perspective pourrait inspirer d’autres secteurs : des ateliers de menuiserie aux formations numériques, les prisons camerounaises pourraient devenir des espaces où la dignité est restaurée plutôt que déniée. Jail Time Records en est la preuve vivante.
Malgré ce succès remarquable, Jail Time Records fait face à des défis structurels. La prison de New-Bell reste surpeuplée et sous-financée. Le soutien institutionnel du gouvernement camerounais reste limité. Et l’expansion du modèle dépend largement de financements externes et de partenariats privés, une fragilité qui pose la question de sa durabilité à long terme. Pour que ce projet continue de transformer des vies, il faudra que l’État camerounais reconnaisse officiellement le potentiel transformateur de tels initiatives et en assure le financement pérenne. Le continent africain regarde ce qui se passe à New-Bell. Le moment est venu de consolider cette victoire.
Victoire Nkana




