
Charmant Ossian, expert international en pétrole et gaz, basé à Londres, répondait, le 05 juillet 2026, aux questions de la rédaction de l’émission « Dimanche midi », de la Cameroon Radio Television (Crtv).
Refaire de la Société Nationale de Raffinage (Sonara) un levier de souveraineté énergétique. C’est l’objectif affiché par le gouvernement du Cameroun. Sept ans après l’incendie qui a paralysé la raffinerie, le pays relance son ambitieux projet de réhabilitation et de modernisation, estimé à 700 milliards Fcfa, dans le cadre d’un partenariat public-privé. Quelle lecture faites-vous de ce market sounding qui vient d’être fait ?
Ce market sounding confirme la volonté claire du Gouvernement Camerounais ainsi que de l’équipe managériale d’accélérer la construction et la modernisation de la Société Nationale de Raffinage. Les rencontres des 29 et 30 juin derniers restent une étape qui aura permis de sonder de 150 à 160 acteurs du marché mondial des hydrocarbures ; des administrations et d’en dessiner les perspectives précises.
Dans 54 mois, le brut camerounais sortant de la Sonara (deja raffiné) sera utilisé par les automobilistes de Limbe, Douala, Maroua, Nitoukou et de partout à travers le Cameroun.
Les rencontres de Yaoundé nous donnent quelques indicateurs qui permettront d’évaluer l’évolution de ce projet hautement stratégique pour le Cameroun.

Réparer la Sonara, le pari industriel est grand. Quelles peuvent être les opportunités, les contraintes du projet, les verrous que les futurs partenaires devraient absolument faire sauter ?
Le modèle du partenariat est public-privé avec un schéma stratégique qui semble le design build-finance and maintain. Ensuite, le projet ne se limite pas à réparer les dommages de l’incendie de 2019. Il ambitionne de doubler sa capacité de raffinage, de stockage et d’y intégrer une unité d’hydroacquéreur afin de pouvoir produire du carburant aux normes internationales.
Raffiner le produit brut produit au Cameroun, est-ce que l’opération est viable ?
Il y a des exigences de bancabilité du marché. Les partenaires pourraient par exemple demander le renforcement des garanties juridiques de l’État; une meilleure mesure de couverture des risques de change; et peut-être aussi demander une société de projet qui va permettre de jouer les infrastructures. Enfin, il y a des enjeux socio-économiques liés à la souveraineté énergétique.
Comme force, nous avons le soutien de l’État. Nous avons, ici, presque le monopole national. Et comme il y en a toujours, la dette pourrait être élevée. Mais, il y aura aussi des opportunités en termes de création d’emplois. On va intégrer le brut local dans la transformation; traiter directement le brut extrait au Cameroun réduisant ainsi les coûts à l’importation.
Tout cela est beau. Mais, la prudence et la vigilance voudraient qu’on surveille quand même les menaces du marché...
En termes de menaces, il y a la volatilité des marchés mondiaux des hydrocarbure. Mais, il y a aussi un risque de logistique et d’approvisionnement.
L’État s’oriente vers un partenariat public intégré de type design build-finance-maintain. D’abord, qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que ce modèle protège les intérêts de l’État et même la maintenance sur le long terme ?
En fait, ce modèle est parmi tant d’autres comme le build-design-finance-operate, modèle de partenariat public-privé. Le choix stratégique de l’État, à mon avis, est qu’il délègue tout simplement la conception, la construction, l’apport des capitaux et l’entretien à long terme des actifs à un partenariat privé. Entre-temps, la Sonara conserve l’exploitation commerciale. Il n’y a pas de risque zéro dans quelques projets que ce soit. Sauf qu’ici dans la raffinerie qui est un domaine très spécifique, la frontière entre la maintenance et l’exploitation est très fine contrairement aux infrastructures routières où l’État peut se contenter de payer un forfait de maintenance.
Dans la raffinerie, il peut arriver qu’elle ne produise pas. Et là, ça devient un problème. Oui ! l’État joue son rôle et reste le propriétaire. Maintenant, le privé a un cahier de charges et un chronogramme. Il y a un transfert de risques et un dépassement des coûts de construction et/ou des retards vers le privé. Cela permet à un Etat ou à une compagnie comme la Sonara de moderniser ses infrastructures industrielles sans s’endetter davantage lourdement.

La question du financement et du risque fait réfléchir. Avec la consultation du marché, le market sounding vient de s’achever. Selon vous, ce financement devra-t-il s’adosser à des garanties souverains de l’État ?
Il faut reconnaître que le modèle choisi, le partenariat public-privé, vient avec ses exigences, voir le projet de matérialiser tout en respectant les normes. Mais, au même moment, le partenaire vient aussi avec ses exigences. Et l’une de ces exigences, c’est la garantie. Et dans les pays en voie de développement, la meilleure garantie reste la garantie de l’État qui doit être souveraine.
Mais, en 2017, je disais, lors du forum de la diaspora, que je regrettais que les Camerounais de la diaspora ne soient pas vraiment impliqués à certains de ces grands rendez-vous comme celui qui vient de se passer-là. Car, il est possible que la diaspora puisse jouer un rôle majeur non seulement dans la levée de ces fonds mais un apport technique.
Sur le marché du pétrole au Cameroun, on ne va pas ignorer la cohabitation industrielle entre la Sonara et la raffinerie en chantier à Kribi, portée par la Snh. Que dites-vous de l’idée de concurrence entre ces deux géants ?
Une chose est certaine. C’est qu’il y aura cohabitation entre la Sonara et la raffinerie de Kribi. Cette cohabitation marquera un tournant stratégique majeur pour l’autonomie, l’indépendance énergétique du Cameroun. Elle va impliquer certainement une répartition de l’ approvisionnement national, une complémentarité entre les deux sites. Par exemple, CStar de Kribi va dans les brefs délais commencer à produire dans les 30.000 barils par jour couvrant approximativement 20 % de la demande nationale alors que la Sonara va produire 80, voire 90.000 barils par jour. Donc, il y aura complémentarité. Et, cette complémentarité va permettre d’atténuer les risques, de sécuriser les réserves importantes.
L’ambition est de 3,5 millions de tonnes. Est-ce que la Sonara, modernisée, sera capable de tenir face à la concurrence des coûts ?
3,5 millions de tonnes par an, c’est ambitieux. Et on ne pourrait pas investir 700 milliards Fcfa, pour moderniser l’infrastructure et ne pas augmenter sa capacité de production, ne pas augmenter sa capacité de stockage. Aussi, il est important de mentionner que la Sonara va respecter les standards internationaux dans le raffinage. Et les hydrocarbures ont pour particularité que le marché n’est pas simplement local, mais mondial. Cela veut dire que s’il y a d’aventure une surproduction, les dirigeants de la Sonara devront s’arranger à trouver des débouchés. Donc, une certaine diplomatie devra entrer en jeu à ce moment-là. Donc, il ne faut pas s’inquiéter. Le Cameroun deviendra un joueur intéressant dans la compétition des pays qui peuvent raffiner notre pétrole.
Au-delà des discours officiels, quelles sont les conditions de succès de ce projet ?
Ce projet est attractif à la fois au plan macro et microéconomique. Mais, il faut faire un distinguo. La réhabilitation ici, pour nous autres, signifie qu’on doit remplacer ce qui a été endommagé par les flammes. Mais, il y a quelques années, nous avons suggéré que ce n’était pas la bonne option. La bonne aura été de faire une nouvelle raffinerie. L’une des conditions du succès réel devra être la transparence et l’accès à l’information. C’est-à-dire mettre à disposition le budget et calendrier; l’étude d’impact et aussi le financement et l’exécution; la capacité à pourvoir débloquer les fonds nécessaires et à temps ; et éviter des dérives budgétaires.
Si la Sonara, modernisée, parvient à raffiner le brut camerounais et à réduire la dépendance du pays aux importations, quel impact cela aura sur le portefeuille des Camerounais, le volume des subventions que l’État a tant supporté à bout de bras ?
Non (Rire : Ndlr) ! Rassurez-vous ! Dans les pays qui raffinent les hydrocarbures, les prix à la pompe ne sont pas caculables à partir du coût d’extraction nationale. Mais, ils sont indexés sur le cours du pétrole brut et des produits raffinés. Ces prix se manifestent à travers le coût de la matière première dont le pétrole brut; les marges et les coûts de raffinage; les transports ; la distribution et la fiscalité.
Cependant, l’État pourrait continuer de subventionner à un certain moment. Mais, les coûts à la pompe devraient être réduits, parce que les coûts de transport finaux seront totalement anéantis. Dès que cela ne sera pas gratuit à la pompe, les subventions seront revues à la baisse.
En avril dernier, les membres de l’organisation des pays exportateurs de pétrole ont choisi de réduire leur production pour reprendre le contrôle du marché mondial. Face à cette reconfiguration géopolitique, est-ce qu’il est tolérable que le Cameroun continue d’exporter son brut et importer les carburants ?
Je ne pense pas que le Cameroun ait beaucoup d’options. Il est à la fois exportateur du brut importateur du raffiné. La réduction de la production du pétrole par l’Opep a pour conséquence principale la diminution de l’offre mondiale. Ce qui entraîne une hausse des prix du brut. Ce mécanisme de régulation se répercute sur l’ensemble de l’économie. Les principales conséquences étant la flambée des prix à la pompe et une accélération de l’inflation.
Cependant, le Cameroun qui est à la fois exportateur et importateur fait des bénéfices lorsque les prix à l’exportation sont à la hausse. Le Cameroun peut faire des économies ; il ne peut ne pas exporter ou importer à ce moment.
Interview transcrite par Bertrand TJANI.



